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L’homme au coin
10 pages,
format 8,5 x 8,5 cm.
tirage à environ 30 exemplaires en typographie au plomb.
Thomas Braun
des fromages
8 pages,
format 11,2 x 9 cm.
tirage à 131 exemplaires en typographie.
CLS
Un volumen,
79 cm de long, 17,5 cm de haut.
tirage à 10 exemplaires en linogravure.
Marie-Rose de France
26 petits textes en proses poétique. Vignettes de CLS.
tirage à 120 exemplaires en typographie au plomb.

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Chronological

Des barbares...
... for those who are too lazy to seek.

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Fourneau and Fornax

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Ça fait trois jours que dans ma petite région, on n’a plus d’Intermouettes. Trois jours ! Une éternité pour bon nombre. Je ne me suis pas renseigné mais il doit y avoir certains bipèdes par ici qui sont au bord du suicide. Surtout chez les trente ans et moins. J’en mettrai à couper une partie de mon anatomie… tiens, disons… mon oreille, pour faire comme Vincent ! J’ai besoin du reste pour continuer à bosser.
Qu’est-ce qu’on peut faire sans intermouettes de nos jours, à part déprimer dans le noir ou organiser ses petites tentatives de suicide raté ? Aller faire ses courses, par exemple. J’y suis allé ce matin parce que le frigo, sans être totalement vide n’était pas vraiment plein. Arrivé à la caisse, la gentille caissière me dit :
— On prend pas les cartes, on n’a plus d’Intermouettes ! C’est liquide ou chèque. Et si vous voulez de l’essence, c’est pas possible, on n’a plus d’Intermouettes…
Payer par chèque ! Reusement que comme tous les vieillards pré-séniles je me trimballe avec mon chéquier sur moi, vieille habitude. Une éternité que je ne l’avais pas sorti de ma poche. Ça se fait plus ce genre de trucs, les chèques… Même que les banques depuis quelques années envisagent de les supprimer, les chèques. Parce que ça leur coûte des sous, les chèques, puisqu’elles font fabriquer les chéquiers et qu’elles les donnent à leurs clients, les chéquiers. Oui, elles les donnent ! Vous vous rendez compte, elles les donnent les chéquiers. Elles les donnent ! Et elles perdent de l’argent en les donnant, et c’est contre nature que les banques perdent de l’argent puisqu’elles ont été inventées pour en gagner, de l’argent, avec l’argent qu’on leur donne. Enfin, on ne leur donne pas, on le leur confie et elles gagnent leur argent avec notre argent. Les banques, c’est le seul secteur économique qui ne produit rien, sauf de l’argent avec de l’argent. On pourrait envoyer toutes les banques et tous les banquiers sur la lune, ils pourraient se débrouiller entre eux pour gagner de l’argent, et nous, sur terre, on en reviendrait au troc… Bon, j’arrête là. Je pourrais en tartiner encore des pages et des pages mais on n’est pas là pour ça.
Donc, plus d’Intermouettes, pas un rézal social qui fonctionne, plus la possibilité d’acheter en ligne et surtout plus de petits chats sur YouTube… Gravissime !
Qu’est ce qu’on peut faire d’autre que faire ses courses quand on n’a plus d’Intermouettes ? On pourrait aller dehors et cultiver son jardin, comme Pangloss, encore faut-il avoir un jardin et aimer jardiner. Ou alors, on pourrait faire de la typographie au plomb dans son atelier de typographie au plomb. Pas besoin d’Intermouettes pour faire de la typographie au plomb. Même pas besoin d’électricité, souvent, pour faire de la typographie au plomb. C’est naturel, le plomb. C’est sain, le plomb. C’est écologique et c’est économe d’énergie, le plomb… et ça protège des radiations atomiques. Du moins, c’est économe d’énergie qu’on paye, pas d’énergie bipédique. Car il en faut de cette énergie-là avec la typographie au plomb. Car c’est lourd, le plomb.
Alors je suis dans mon atelier, sans Intermouettes, je tripote quelques bouts de plomb, histoire de me mettre en train, quand… sous mes yeux… et sous une petite pile de paperasse d’essais et d’objets qui n’ont rien à faire sur elle, j’aperçois une cisaille. Une cisaille que j’avais achetée voici bien longtemps, dans les années 1980, aux puces de Vanves, si je me souviens bien. Mais peut-être que je ne me souviens pas bien, car je ne suis pas sûr que c’était aux puces de Vanves. Cette cisaille, je ne l’avais pas achetée très cher, pour deux raisons. La première, parce que mon vendeur voulait s’en débarrasser, histoire de ne pas la ramener chez lui, parce qu’elle pèse son poids ; la deuxième parce qu’elle n’était pas complète. Il lui manquait sa presse. Et la presse est indispensable pour maintenir le carton ou le papier en place pendant qu’on le coupe. Sans elle, très gros risque de couper en courbe ou de travers.
Une cisaille de la marque Spid, une bonne marque. Les cisailles Spid sont généralement peintes en gris. Le gris, c’est de bon ton, c’est neutre, ça fait bien dans un atelier. La mienne était bleue, repeinte dégueulassement en bleu layette par un sagouin. Pendant des années je l’ai laissée comme ça, bleue, avec une presse bricolée à la va-comme-je-te-pousse à l’aide de d’une bande de polyéthylène que je pressais de la main gauche pendant que je coupais avec la droite. Mais ce bricolage n’était pas efficace et il m’arrivait de couper en courbe ou de travers. J’ai fini par ne plus l’utiliser et je l’ai remisée dans un coin jusqu’à l’été dernier où j’ai décidé de la restaurer pour lui donner une seconde jeunesse. Je l’ai démontée entièrement, je l’ai décapée, j’ai viré l’épouvantable peinture bleue en mettant le métal à nu, et je l’ai repeinte. En noir. Avec du rouge pour le poids et pour la poignée. Noir et rouge. La classe ! Mais toujours pas de presse… En la voyant dans mon atelier, depuis, à chaque fois, je pestais intérieurement en me disant qu’il fallait que je fabrique cette satanée presse qui manquait…
Pas d’Intermouettes, une bonne raison pour ne plus retarder le moment de la fabrication de la presse. J’avais déjà acheté la ferraille pour la faire. J’avais aussi acheté un poste de soudure au fil fourré (technique réputée la plus simple pour pratiquer la soudure à l’arc quand on est loin d’être un professionnel de la chose). Ne me manquait rien… et, cerise sur le gâteux (ou le gâteau, si vous préférez), ma pouse partait pour quelques jours hors les murs j’avais la maison pour moi tout seul et je pouvais laisser mon bordel partout tant que je n’avais pas terminé le boulot. Surtout, je pouvais me traiter de tous les noms avec une voix de stentor dès que je faisais une connerie, personne pour m’entendre râler, personne pour s’inquiéter…
Mon seul regret, c’est de n’avoir pas pensé à prendre quelques photos pendant la fabrication. La cisaille est opérationnelle avec sa presse maintenant. Deux ou trois photos pour le confirmer. Ah, j’oubliais : c’est une cisaille à carton et elle fait 60 cm de coupe.



Oui, je sais, la dernière photo est floue. Mais j'ai la flemme de la refaire. Je viens à peine de terminer la fabrication de la presse (et le nettoyage de l'atelier), et j'en ai plein les bottes.
Le billet d’aujourd’hui nous entraîne vingt ans en arrière, non pas pour vous parler de techniques d’imprimerie, ni de machines à imprimer mais du matériau sans lequel la plupart des techniques et des machines ne serviraient à rien : le papier. Pas n’importe que papier, bien entendu. Un papier qui représente l’aristocratie du papier coréen : le Hanji. Un papier traditionnel, fait à la main depuis des siècles. Pourquoi seulement vingt ans en arrière si le Hanji est pluri-séculaire ? Parce qu’il y a vingt ans ou presque, entre le 24 novembre et le 30 décembre 2006, pour fêter les 120 années de relations diplomatiques entre la Corée et la France, dans le château du parc de Bagatelle (on est là dans les quartiers chics de Paris, pour ceux qui l’ignoreraient), s’est tenue une belle exposition autour du Hanji. Bien évidemment, le CLS (et sa petite smala) s’y est rendu, alléché. D’autant plus qu’à cette exposition qui montrait des exemples de toutes les réalisations qu’on pouvait faire avec ce matériau d’exception, s’ajoutait un atelier où l’on pouvait voir œuvrer un maître papetier venu spécialement de Corée (dont aucune document ne cite le nom, ce qui n’est pas très courtois) et, en s'inscrivant, où l'on pouvait soi-même plonger ses mains dans la pâte et faire sa propre feuille de Hanji (j'ai fait la mienne que je garde précieusement sans l'utiliser, rien que pour le plaisir de la contempler, même si elle est bancale — obligé ! — par rapport à celles du maître papetier).

Bagatelle, là où se tient l'exposition.
En avant pour quelques explications tirées des panneaux explicatifs de l’exposition :
Hanji (한지-韓紙) : prononcer « Hanne-ji&nsp;». Le Hanji est le papier traditionnel de Corée, composé essentiellement de fibres du mûrier que l’on appelle couramment « Dak (Tak) » en coréen.
En Corée la technique de la fabrication du papier date de plusieurs centaines d’années. C’est ainsi que, depuis longtemps, les Coréens utilisent un papier de haute qualité produit localement. Le papier coréen le plus ancien s’appelle « Maji ». Il s’agit d’un produit dérivé du chanvre fabriqué suivant le processus ci-après : des morceaux de chanvre ou de tissu de chanvre sont trempés dans de l’eau puis déchiquetés afin d’obtenir de tout petits morceaux. Ceux-ci sont broyés à l’aide d’une meule jusqu’à l’obtention d’une pâte à papier gluante. Ensuite cette pâte est lavée et mise dans une cuve. On obtient du papier en moulant cette pâte dans un tamis. C’est le soleil qui sèche la couche supérieure et blanchit le papier ainsi fabriqué. Cette méthode de fabrication du papier était très répandue pendant la période des Trois Royaumes : Baekje, Silla et Goguryeo (de 57 av. J.-C. à 668).
Dans le royaume de Baekje (18 av. J.-C. à 660), des Hanji de ce type furent principalement utilisés pour relater des évènements historiques de la seconde moitié du 4e siècle. Le moine bouddhiste coréen et peintre Damjing, qui œuvrait dans le royaume de Goguryeo (37 av. J.-C. à 668) introduisit les techniques de fabrication au Japon, en 610, alors que le roi Yeong-Yang de Goguryeo (Corée) avait 21 ans.
Les techniques de fabrication du papier étaient donc très développées en Corée dès le début du 7e siècle.
Durant l’ère Goryeo (918 - 1392), les Coréens commencèrent vraiment à produire du papier à partir de l’écorce du mûrier « Dak ». L’introduction de cette nouvelle matière première rendit possible une production de masse. À partir du 11e siècle, la Corée commença même à exporter du papier en Chine.
À partir de la deuxième moitié du 12e siècle, sous le règne du roi In-jong et du roi Myeong-jong de Goryeo, des mûriers furent systématiquement cultivés dans toute la péninsule coréenne afin d’alimenter l’industrie florissante de la fabrication du papier. À cet effet, le gouvernement instaura une agence nationale ayant comme but de promouvoir la production du « papier à mûrier » ou « papier Dak ». Finalement, les initiatives publiques et privées entreprises pendant l’époque Goryeo, permirent de produire un papier épais et robuste dont l’endroit comme l’envers étaient lisses et vernissés. Plus tard, les techniques de production du papier coréen furent encore améliorées, ce qui mena à la production du Hanji, le papier traditionnel coréen utilisé jusqu’à nos jours.
La fabrication du Hanji requiert un travail énergétique et persévérant. Souvent, le processus de production exige la répétition des tâches. Ainsi, le Hanji a également été appelé « Baek-ji [papier 100] », ce qui veut dire « papier qui requiert une centaines d’étapes de travail ». Le processus de fabrication n’a pas beaucoup changé depuis l’Antiquité et l’essentiel repose encore sur un savoir-faire artisanal. Le processus de fabrication du Hanji comporte huit étapes.
1re étape : abattage
On abat le mûrier à l’âge d’un an entre décembre et février. Pendant cette période, le mûrier contient suffisamment de fibres etb d’eau. Ensuite, on fait bouillir le bois pour détacher plus facilement l’écorce.
2e étape : ébullition de l’écorce de mûrier
L’écorce foncée du mûrier, une fois retirée de l’arbre, change de couleur et blanchit. Ensuite, on fait tremper cette écorce blanche dans de l’eau pendant une journée. Puis, il faut la faire bouillir dans de la soude caustique pendant 4 à 5 heures.
3e étape : lavage et blanchissement au soleil
L’écorce bouillie doit rester dans un récipient d’eau tiède pendant 7 à 8 heures. Ensuite, on l’expose au soleil pour le blanchissement pendant deux ou trois jours en la retournant régulièrement.
4e étape : retrait des impuretés
On purifie les écorces en les débarrassant des petits défauts. On les essore.
5e étape : martèlement
Ensuite, on les foule sur un plateau de bois alin d’obtenir des fibres bien détachées et leur donner densité et douceur.
6e étape : écrémage et drainage
Il faut mélanger les fibres de mûrier et la résine de la mauve dans un récipient plein d’eau et remuer avec un bâton afin de détacher les fibres jusqu’au moment où elles se démêlent complètement dans l’eau. Ce mélange de fibres et de résine est ensuite « écréménbsp;» à l’aide d’un tamis. On obtient ainsi le papier en feuilles que l’on met sur un plateau de bois qui sera pressé soit avec une pierre lourde, soit au moyen d’un système de levier afin d’extraire l’eau, pendant au moins une nuit.
7e étape : dessication
On sépare les feuilles de papier ainsi essorées et on les sèche une à une, sur un panneau de séchage.
8e étape : foulage du papier
Pour donner aux feuilles de papier une forte densité et une qualité lisse et douce, on les frappe avec un battoir.
Solidité et résistance : Ces qualités sont notamment dues aux différentes étapes de fabrication. Au lieu d’utiliser de l’amidon ou de la résine synthétique pour renforcer la solidité du papier, on utilise l’écorce naturelle du mûrier et la résine de la mauve qui, en agissant ensemble, facilitent le séchage et limitent le degré d’humidité.
Longue conservation : Dans le processus d’ébullition de l’écorce du mûrier, matière première du Hanji, on ajoute de la soude caustique, ce qui augmente la solidité, la résistance et la longévité du papier. En général, le Hanji peut être conservé plus de 1000 ans, alors que le papier normal dure rarement plus de 200 ans.
Capacité de respiration, d’isothermie et de souplesse : Les qualités du Hanji sont, tout d’abord, son extraordinaire capacité de respiration, ce qui permet une absorption rapide (l’encre ne se répand pas) et une meilleure coloration. Le Hanji est très souple. Il peut être facilement plié ce qui facilite la fabrication de diverses œuvres et objets. De plus le Hanji conserve très bien la température. Comme il est perméable à l’air et régule l’humidité, c’est un bon isolant qui protège contre le froid, la chaleur, et même le bruit. Enfin le Hanji est très doux au toucher : les techniques de fabrication permettent d’obtenir une texture lisse et douce.
Fin des explications des panneaux (j’ai recopié fidèlement. Comme ça, si des bêtises se trouvent dans les textes plus haut, ça ne sera pas de ma faute).
Cette exposition proposait à voir tout le matériel pour fabriquer les bals (tamis en bambou des formes à papier coréennes). Une merveille pour les amateurs de techniques traditionnelles ; des objets qui ne sont jamais montrés (à ma connaissance) dans les documents au sujet de la fabrication du Hanji.

La table où tout le matériel est présenté.

vue latérale.

les petits tiges de bambou qui vont servir à fabriquer les bats.

Le fil enroulé sur des cylindres de bambou ou en écheveau pour lier les tiges.

Outils pour couper le bambou.

Balance, brosse, etc.

? [oubli de noter à quoi servent ces outils, pas malin de ma part].

Filière qui sert à fabriquer les tiges cylindriques de bambou.

Sorte de « métier à coudre » les tiges de bambou entre elles pour fabriquer les bats. Les petits poids de plomb empêchent les fils de s'emmêler.

Idem, vue plongeante.

Idem, autre angle.

Idem, gros plan.

La construction rustique et simple du métier.
Passons maintenant aux exercices pratiques. Les démonstrations du maître papetier, et l’initiation qu’il donne à la jeune femme qui va encadrer le public venu réaliser sa feuille. Mais on commence par l’atelier provisoire de Bagatelle : les cuves à papier et les formes.

Au premier plan, la cuve pour la petite forme à papier, libre avec deux poignées. La smala de CLS regarde l'autre cuve.

La cuve à la petite forme. Au premier plan, le bâton qui sert à agiter la pâte quour que les fibres ne retombent pas dans le fond..

La cuve pour la grande forme suspendue, et son bâton.

Autre angle.

Plan plus rapproché de la forme suspendue.

La petite forme ouverte.

La petite forme fermée.

Les charnières en acier inox, cela va sans dire...

Les fermetures en laiton qui empêchent la forme de s'ouvrir.
Bien sûr, comme c’est le CLS qui prend toutes les photos, il n'a pas la présence d’esprit de passer son appareil photo quand c'est à lui de se mouiller les mains, mais on va voir le maître papetier initier l’« animatrice » au maniement de la petite forme.

Le maître papetier.

Initiation de la jeune femme. Le maître rejette dans la pâte une feuille à peine constituée pour passer la forme à la jeune femme (photo quelque peu ratée, mais le geste y est).

Initiation de la jeune femme. Comment tenir la forme.

Initiation de la jeune femme. La forme ouverte.

Initiation de la jeune femme. Ça y est, elle s'y met.

Initiation de la jeune femme. Elle fabrique sa feuille.
On va terminer par deux petits films (mais oui !). Le premier montre le maître en action, et le second la jeune femme en démonstration.
Le maître à l'œuvre.
La démonstration.
à Blain (Loire-Atlantique)
Quand on a une pouse bretonne, il ne faut pas trop s’étonner d’aller en Bretagne de temps en temps. Ça a des avantages et ça a des inconvénients. On ne va pas parler des inconvénients, à part celui de la distance quand on habite en Champagne et que le montant du litre de carburant automobile a explosé (histoire récente). Parlons des avantages, surtout quand il s’agit, comme celle qui va venir, d’une histoire pas trop récente. Plus exactement, d’une histoire qui s’est déroulée le 7 juillet 2015. C’était avant le vide dû au co-vide et à toutes ses complications, c’était du temps où tout le monde était plus jeune de plus de dix ans, sauf ceux et celles qui n’avaient pas encore signé leur bulletin de naissance. Hélas, c’était aussi le temps — triste souvenir — où l'on assassinait des journalistes parce qu’ils voulaient rire de tout.
Donc, après un bref séjour breton, en ce 7 juillet 2015, on était sur le chemin pour rentrer en France, on passe par la petite ville de Blain (dans la Loire des Atlantes, ce pays si tant mystérieux, si tant plein de vieilles légendes) et ne voilà-t-y pas qu’on s’aperçoit que la ville possède un beau château, genre médiéval, qu’on ne connaissait pas, ni ma pouse, ni moi. Qu’à cela ne tienne, on s’arrête pour voir ça de plus près et... ne voilà-t-y pas (bis) que je m’aperçois que dans l’enceinte dudit château se trouvait un musée de l’imprimerie. Autre légende...
— Ah ! ben ça, alors ! m’exclamais-je en me tournant vers ma pouse. Si qu’on allait le visiter, ô ma pouse ?
Comme on avait le temps et qu’elle avait acquiescé, on y va. Le musée était fermé et la porte était close mais une âme secourable nous l’a ouverte, alors on a visité sans rien toucher, pas qu’on nous accuse d’avoir piqué ou même déplacé quoi que ce soit. On est des gens curieux mais corrects.
Si vous voulez le visiter comme nous on l’a visité, pas compliqué : suffit de cliquer sur l’image... Youp... ou de vous rendre sur place, mais il y aura peut-être du monde.
... de la reliure
Le grand privilège qu’on a, lorsqu’on est vieux et que toute sa vie on a pratiqué un métier qu’on aime, c’est de pouvoir transmettre ce qu’on a appris des autres professionnels plus vieux, des bouquins qu’on a lus et assimilés, ou de ses années de pratique, c’est-à-dire de ses réussites et de ses erreurs. Bien sûr, pour transmettre, faut avoir le désir de le faire et faut aussi avoir un tantinet la fibre transmettationnelle (j’aime bien inventer volontairement des mots, j’ai l’impression que ça me rapproche de celles et ceux qui en inventent sans le vouloir à la tédérision ou à la TSF, ou même dans les conversations privées). En ce moment, je pratique un peu la transmetture. Pas trop beaucoup, une journée et demie par semaine. Donc, pas la belle-mère à supporter ni la mer à boire quand on ne supporte pas le sel ni les cacas de poissons. Deux élèves en reliure de ma pouse à qui je transmets quelques rudiments de l’art du livre et à l’une d’elles ceux de la typographie. Et comme toutes les élèves sérieuses (voire tous les élèves sérieux, mais c’est moins sûr), elles cherchent à se constituer un début d’atelier pour s’autonomiser. C’est louable. Alors elles cherchent à acquérir du matériel idoine et fonctionnel. Comme ce matériel est un peu cher, elles cherchent du matériel d’occasion sur des sites intermouettes (comme disait mon ami Gérard), notamment un dont les initiales sont LBC (j’aime pas faire de la pub, donc je renseigne a minima). Avec la méfianterie due à mon grand âge, je vérifie les recherches, j’y passe la nuit ou presque, et je rends compte le lendemain. J’avais passé au crible toutes les propositions possibles financièrement et techniquement… mais en exécutant ce travail long, un peu pénible et un peu rigolo à la fois, ne voilà-t-y pas que je tombe sur quelque chose qui me laisse tout ébaubi. D’une ébaubissure telle que j’en ouvris les quinquets en grand, quitte à m’en faire tomber les yeux des orbites et les œils des casses. C’est pour dire !… Un outil pas du tout pour les deux élèves, un outil dont je connaissais l’existence, mais un outil dont je supposais la disparition totale et définitive comme celle des mammouths laineux. Un outil que je ne connaissais que par ouï-dire. Un outil que je n’ai vu dans aucun des musées consacrés à l’imprimerie et ses alentours que j’ai visités ; certes je ne les ai pas visités tous, mais j’en ai visité bon un paquet…
« Par la barbe de Gutenberg ! », me suis-je dit in petto et in mon for intérieur, « Il me faut cet outil. » Je vous passe les détails de la transaction. Je peux vous dire toutefois que le vendeur était adorable, dans mes âges et qu’il habitait épisodiquement un village au nom de cétacé où je suis allé quérir la chose. J’en appris même une partie de l’histoire de la bouche de mon vendeur car nous avons illico sympathisé.
Maintenant, foin des mystères et des retenues d’informations pour ménager un insoutenable suspensse… Dévoilons… L’outil est là, sur sa table de travail, devant un confrère, ou plutôt une consœur, il s’agit de la grosse paire de ciseaux qui trône devant la cisaille à carton c’est une cisaille à ébarber les brochures.

J’en connaissais l’existence et, preuve s’il en est que je ne raconte pas des craques maintenant pour me la péter devant vos globes oculaires ouverts à domphe, j’en ai déjà parlé en 2020 dans une note d’un bouquin publié par mes soins (Typos XIXe siècle, p. 152). Mais l’utilisation exacte, le maniement exact de cette cisaille, j’en ignorais tout. « Bon ! » me dis-je, « on ne va pas en rester là… Cherchons… cherchons… » Et je me mis à chercher. Et j’ai fait ce que n’importe quel quidam de peu d’importance aurait fait en ce début du second quart de notre siècle, j’ai interrogé les moteurs de recherche de l’intermouettes déjà cité. Et peau de balle, nib, que dalle, rien du tout… Rien que des liens pour acheter des cisailles à haies, des cisailles à main pour cueillir la rose si belle aujourd’hui mais qui sera morte demain matin comme le dit le célèbre duo Pierre de Ronsart et Françoise Hardy, des cisailles à papier, quelques cisailles à carton… mais de cisailles à ébarber, que nenni, y’en a point. Inconnue au bataillon, la cisaille à ébarber… comme quoi, sur l’intermouettes, on ne trouve pas tout ce qu’on veut quand on cherche. On trouve ce qui peut être vendu et qui peut rapporter du pognon et augmenter le chiffre d’affaire, mais augmenter la culture gé du quidam, on s’en fout, on s’en tamponne le coquillard avec une patte d’alligator femelle (les pattes d’alligator mâles font plus mal, elles ne sont pas à conseiller)… Grave déconvenue pour tous ceux qui pensaient encore que l’intermouettes était le sauveur universel ! Moi, pas trop étonné parce que ce genre de mésaventures m’était déjà arrivé. C’est donc là que je me dis : « Eh, Dugland, t’as oublié que t’as une bibliothèque, avec de vrais livres en vrai papier qui contiennent des vrais renseignements (ou des faux, ça dépend des livres) ? » J’avais pas oublié, mais comme tout un chacun, j’étais flemmeux. Faut dire que c’est particulièrement harassant de feuilleter des livres, ça fatigue l’index qui feuillette (le droit ou le gauche suivant les individus).
Malgré ce grave désagrément, je me rends à pied pour consulter ma bibliothèque technique, un voyage dans les cinq mètres environ qui, par chance, s’est déroulé sans encombre. Je m’empare de tout le rayonnage reliure et je retourne à mon poste de travail. Je dépouille et… rien de bien folichon. Certes mon rayon de livres sur la technique de la reliure est moins bien fourni que celui de ma pouse, normal, c’est son métier, à elle. Mais quand même, il n’est pas nul, le mien rayonnage. Même qu’il contient la photocopie mise en page par mes soins de la partie reliure de l’Encyclopédie protégée par un beau bradel encadrement gratuit de ma MOF de meuf (qui est relieure, je rappelle, au cas où vous auriez oublié), gratuit, faut bien que le mariage serve à quelque chose… Rien dans l’Encyclo, rien dans les bouquins relativement récents (20e siècle), et une seule allusion, un peu mince, dans l’édition de 1831 du Manuel du relieur de Louis-Sébastien Lenormand.


C’est dans le « Vocabulaire » in fine qu’on trouve ça. Pas trop de précision, juste le minimum, comme on peut le constater, sur les conditions d’utilisation de la cisaille. Comment on prend la brochure ? Comment on la place ? Comment on coupe pour ne pas couper de travers ? Aucun détail. Va falloir que je trouve d’autres sources plus tard, pour approfondir. La bibliothèque de ma pouse est très orientée 20e siècle, pas la peine d’y chercher… je pense.
C’est alors que je me souviens que j’avais photographié, dans la bibliothèque patrimoniale de l’école Estienne et dans un temps immémorable, deux catalogues anciens de matériel d’imprimerie et de reliure. Le Foucher frères de 1886 et le Boildieu de 1878. Allons-y Alonzo, sus au catalogues. Là, pas besoin de bouger, tout est dans l’ordurateur. Je commence par le Foucher frères (qui contient non seulement du matériel pour la typo et pour la reliure, mais aussi du matériel pour la fontes de caractères et pour la galvanoplastie). « Un must » comme on disait en 1886 dans le 16e arrondissement de Paris. On y trouve bien une cisaille à ébarber…

… Mais ce n’est pas ma cisaille à ébarber à moi que je viens de la trouver. Ma cisaille à moi, c’est une Boildieu, même que c’est frappé par deux fois sur le ciseau fixe de la cisaille.

Confirmation m’en est donnée en feuilletant le catalogue Boildieu, on la trouve en compagnie de trois copines, la meuleuse-auge en fonte, la machine à piquer les brochures, et la cisaille ordinaire (ordinaire, pouah !).

Et voici son portrait en plus grand :

Enfin, si la mienne a bien été fabriquée par Boildieu, elle offre quelques différences notables avec la représentation du catalogue. Elle est fixée sur une table de travail et non pas sur un banc ; elle ne se ferme pas totalement en position fermée alors que sur le dessin du catalogue, c’est possible ; elle forme un cœur proche de l’articulation en position fermée, ce qui n’est pas le cas sur le dessin du catalogue.
Par ailleurs, le catalogue Boildieu propose d’autres cisailles. C’est peut-être le moment maintenant d’établir la différence fondamentale qui existe entre une cisaille et ce qui s’appelle en réalité une machine à couper le papier, qu’en France on nomme massicot (du nom du mécanicien Guillaume Massiquot) et que dans nombre d’autres pays on nomme guillotine. Une cisaille se comporte comme une paire de ciseaux : deux lames affûtées qui frottent l’une contre l’autre et qui coupent ce qui est placé entre elles ; un massicot se comporte comme une guillotine (de justice) : une lame affûtée qui tombe du haut contre un plan fixe perpendiculaire et qui coupe tout ce qui est placé sur lui. La cisaille est prévue pour couper des épaisseurs minces (cisaille à papier) ou moyenne, jusqu’à 2 ou 3 mm (cisaille à carton) ; le massicot est prévu pour couper de grand empilements de papier, 10 à 15 cm, mais pas du carton.
Trois autres cisailles du catalogue Boildieu :



Venons-en maintenant à notre cisaille avec plus de détail. Elle provient de chez Gauthier-Villars, maison d’édition parisienne où mon vendeur a été imprimeur jusqu’à ce qu’il prenne sa retraite. Et où, quand il a pris sa retraite — peut-être même bien avant —, la cisaille ne servait probablement plus que de joli décor. Gauthier-Villars, ça ne vous dit rien, chers et honorables lecteurs ? Si vous êtes férus de littérature, et surtout de littérature fin-de-siècle (fin 19e, début 20e), ça devrait vous dire quelque chose. Henry Gauthier-Villars ? Non ?… plus connu sous le pseudonyme de Willy (prononcer vili), le premier mari de Colette… Ah, vous vous en souvenez, maintenant… Dans un premier temps il a signé seul les quatre Claudine, avant que Colette ne les signe seule à son tour alors que, les manuscrits l’ont prouvé, il s’agissait d’une réelle collaboration entre Willy (un peu) et Colette (beaucoup). Un Willy qui a signé bon nombre d’autres livres auxquels il n’avait pas trop mis la plume et des chroniques musicales qu’il signait sous le nom de l’Ouvreuse du cirque d’été et qu’il a probablement toutes écrites. Un Willy qui, après son divorce d’avec Colette parlait d’elle en la nommant : ma veuve. Un Willy enfin qui, jeune fils de la maison d’édition Gauthier-Villars, signait sous son vrai nom des manuels techniques, car il n’y a pas que la littérature ni la musique dans la vie…

Il se pourrait bien que ce Manuel de Ferrotypie (bibliothèque personnelle de CLS) se soit vu rogner le papier par notre cisaille… j’en frissonne rien que d’y songer !
Quelques photos maintenant de cette beauté qui nous vient quasi intacte de la fin du 19e siècle.

La voici ouverte en grand, son ciseau mobile touchant la table de travail. Elle se trouve devant une cisaille à carton, table en bois, de 1,20 m d’ouverture.

Dans la même position, mais on voit mieux la table de travail sur laquelle elle est posée, qui permet le rangement de petits outils.

La voici en position fermée. On constate aisément que les deux ciseaux ne se rejoignent pas en totalité.

L’ouverture restante en position fermée. La cisaille est en cours de restauration, le plus gros de la rouille due au temps qui passe et à l’humidité a été retirée mais il reste encore un peu de travail pour redonner l’éclat de la prime jeunesse à la belle. Au passage, on peut constater que, selon toute probabilité, elle a été forgée à la main. En témoignent quelques bosselures résiduelles.

Le cœur formé par la cisaille lorsqu’elle est en position fermée. De la poésie à l’état brut qui permet à l’ouvrier ou à l’ouvrière qui s’en sert de travailler en souriant avec un outil d’exception.

Gros plan sur l’articulation des deux ciseaux. L’écrou papillon les serre l’un contre l’autre avec plus ou moins de force. Le réglage effectué est maintenu à l’aide de la vis à tête carrée qui empêche le desserrage.
Voilà, on est à la fin de la présentation de ce bel outil. Quiconque possède des renseignements complémentaires au sujet de son utilisation a le devoir absolu de me les transmettre. Merci d’avance…
la presse Freinet
Aujourd’hui est un grand jour. On va parler des petites presses Freinet. Célestin Freinet, vous connaissez sûrement. Un instituteur du 20e siècle, en rupture de bans avec l’éducation nationale, qui créa sa propre pédagogie, fondée sur la participation des enfants et la réalisation par eux de documents imprimés, et son propre réseau d'écoles qui pratiquaient cette pédagogie.
Pour en savoir plus sur cette petite presse et ses alentours, on clique sur l’image au-dessus et on apprend tout plein de choses si on ne sait rien sur elle. Allez… on n’hésite pas… rien qu’un petit clic…
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